Burn-out productif
Journal de la fatigue
Chaque année j’oublie combien je suis sensible à la dépression hivernale, j’attends même l’automne, puis l’hiver, avec un certain désir fantasmatique, je m’imagine des soirées au coin du feu (or je n’ai pas de cheminée), des week-ends à lire dans le canapé en écoutant des disques (or j’ai un enfant qu’il faut faire sortir sans quoi il devient un petit gremlin d’après minuit et beaucoup trop de TRUCS À FAIRE), je m’imagine des flocons de neige délicatement posés sur mon bonnet (or j’habite à Nantes, or le dérèglement climatique), des gâteaux aux pommes et à la cannelle dans le four (ça, oui, un peu). Mais ce que j’ai surtout, en réalité, c’est une immense fatigue et un bon petit pessimisme. Il y a d’autres choses à blâmer, bien sûr, cette carence en fer dont je ne me suis pas vraiment occupée, ma thyroïde qui s’est déréglée et le traitement qu’il faut redoser plusieurs fois après dix ans de stabilité, une tension basse, l’automne qui a été intense côté travail et le peu de repos depuis, et puis toutes les injonctions contradictoires (culpabilisation personnelle x héritage familial x intériorisation des injonctions capitalistes et patriarcales) sous lesquelles je m’ensevelis comme si c’étaient des couches de vêtements.
D’habitude, quand ma généraliste me demande si je suis fatiguée en ce moment, je réponds toujours oui un peu, mais la dernière fois, j’ai répondu non, enfin pas plus que d’habitude, enfin de toute façon je suis tout le temps fatiguée. C’est là que je me suis rendu compte que c’est vrai, je suis tout le temps fatiguée. Je ne sais pas si c’est le fait d’être parents qui fait de nous des êtres en permanence fatigué·es, si c’est ça après tout, être adulte, que d’être tout le temps fatigué, s’il faut juste l’accepter, attendre la retraite, la mort, le paradis, la réincarnation en chat, ce genre de choses, pour enfin se reposer. Mais soyons honnêtes : j’ai quand même la vive impression que c’est l’ordre du monde qui nous épuise, que l’anxiété produite par la violence environnementale, sociale, économique et politique a réussi à nous ronger jusqu’au creux de nos muscles. Ce pervers narcissique qu’est le néolibéralisme avale notre énergie vitale en nous convaincant qu’on ne fait jamais assez, que les autres font toujours plus et toujours mieux, en nous poussant à nous comparer tout le temps et en tout, dans le travail, le sport, la parentalité, dans l’épanouissement sexuel, amoureux, existentiel, dans le soin et l’engagement militant même. Il faut être performant et productif dans chaque aspect de notre existence, et cette logique productiviste finit par infiltrer même nos relations, même les choses qui nous rendent heureux, même les choses qui nous rendent libres – même (et c’est un comble) la déconstruction des injonctions et des systémismes qui devrait précisément nous permettre d’échapper au productivisme.
Je suis en train d’admettre que vouloir faire dix heures de danse par semaine n’est pas vraiment compatible avec le fait de vouloir écrire des romans, en tout cas de vouloir écrire des romans dans un monde où il faut être productif (incompatible autant comme perspective existentielle que pour pouvoir manger), je me rends compte que je suis comme Sylvia Plath, je veux tout et je refuse de me dire que je veux trop. Je l’ai compris en ouvrant le Calendrier de l’Avent Littéraire d’Anne Pédron (qui nous l’a gentiment offert) et dans lequel elle a glissé notamment des citations de Martin et moi. Il y a quelques jours, la petite enveloppe du jour contenait un extrait de mon roman Pourquoi pas la vie, une phrase de Sylvia qui dit : « À quoi bon s’acharner à vivre si vouloir tout c’est vouloir trop ». Honnêtement, parfois je me dis que j’aimerais faire une pause de l’existence parce que l’existence m’épuise, et puis une minute, une heure, un jour après, tout va mieux, je danse une heure et je suis heureuse, je ris avec mon fils et je suis heureuse, j’écris dans le flow et je suis heureuse, je serre maon partenaire dans mes bras et je suis heureuse, et l’espace d’un instant je crois à nouveau qu’on peut ambitionner tout.
J’aimerais avoir un rapport plus raisonné au temps, cesser d’être si anxieuse à l’idée de ne jamais assez l’utiliser, pour le perdre ensuite magistralement à scroller. J’ai l’impression parfois que mon rapport au temps et au travail est une relation toxique faite de volonté de résistance, de privation et de relâchement compulsif. Est-ce qu’il est possible d’avoir un rapport sain au travail (surtout quand on est indépendant, quand on est artiste) qui ne nous pousse pas tout le temps à faire trop, pas tout le temps à l’épuisement. L’autre jour, Pauline nous parlait de son burn-out et m’a demandé si je n’en avais pas fait un, moi, presque surprise que ce ne soit pas le cas, et j’ai pensé que ça disait quelque chose de triste de nos métiers. Je sais que j’ai des garde-fous : la chance d’avoir une certaine maîtrise de mon temps, une énergie limitée, et l’anxiété que peut provoquer en moi un programme trop chargé, me poussent jusqu’à présent à m’arrêter suffisamment tôt (puisque le capitalisme récupère tout, j’imagine que bientôt il faudra aussi que les burn-out soient productifs).
Jeudi dernier, j’ai très bien travaillé sur mon roman une heure et demie dans un café à Paris, et en sortant, sur le chemin du Consulat Voltaire où j’allais lire ma poésie, j’ai dicté à mon téléphone une note à moi-même qui dit : « C’est quand tu n’écris pas que tu paniques et que tu as l’impression que tout ce que tu fais est nul, alors quand tu doutes : écris. » Et pourtant, vendredi matin dans le train, au lieu de poursuivre mon roman et de chercher à retrouver cet élan, j’ai passé mon temps à envoyer des emails et des messages, écrire un petit texte sur la lecture de poésie et cette newsletter. Parce que je suis épuisée, et que quand je suis fatiguée, l’autobiographie et l’introspection sont toujours là, toujours à portée de la main, si faciles et si plaisantes à saisir et à dérouler, tandis que la fiction me demande l’effort immense de d’abord s’extraire du réel.
Dans quelques jours, un projet de loi porté par une sénatrice écologiste pour ouvrir des droits au chômage aux artistes-auteurs sera examiné au Sénat.
Ce serait une folle révolution, un projet qu’on regardait comme une vaste utopie quand ça a été théorisé par la Buse et Aurélien Catin puis repris par les syndicats d’artistes auteurs, on se disait que jamais ça n’arriverait, on s’était résolu à la grande précarité de notre métier, à avoir si peu de droits sociaux, mais soudain la possibilité que ça existe est à portée de notre main et je me surprends à espérer (moi qui suis devenue si désabusée politiquement depuis deux ans que ça m’effraie). Est-ce qu’on tient là, au bout de la main, un début de remède à la fatigue ? Qui sait.
Si – contrairement à moi – vous avez des sénateurs qui ne sont pas déjà convaincus, vous pouvez les interpeller à propos de la Continuité des revenus des artistes-auteurices grâce à cet outil très efficace mis en place par l’intersyndicale (sachez aussi que c’est un projet auquel s’oppose notamment la Sacem, qui a choisi de défendre les droits des diffuseurs plutôt que celui des auteurices — organisme qui, soit dit en passant, rémunérait en 2010 son président du directoire plus de 600 000 € par an).




Ma fatigue c’est presque une identité. Merci pour ce texte @Coline Pierré
Oh cette lettre... 🤍 Elle me parle tellement. C'est la lettre que je n'arrive pas à écrire (en mieux), c'est ce que je ressens si fort et que je n'ose pas partager de peur... de peur de quoi ? De prouver au monde que je suis inadéquate ? Bonne à rien ? Inadaptée ? Improductive ? Me rappeler aussi d'écrire quand je panique. Me rappeler aussi de lire des humain·es tendres et sensibles quand je panique. Merci fort.