Faire jachère
Ça fait plusieurs semaines que j’essaie de mettre des mots sur ce qui me traverse en ce moment, sur cette espèce de paralysie qui m’est tombée dessus il y a presque deux mois, mais je retarde toujours le moment, je peine à passer de ma tête au clavier, précisément parce que c’est ce qui m’est devenu difficile : utiliser les mots. Pourtant, je sais pertinemment que l’écriture est toujours ma méthode. C’est en allant chercher à l’intérieur de moi ce qui s’entortille pour en étirer les phrases et les idées que je me dénoue. C’est dans l’écriture que je trouve la solution (aux problèmes narratifs comme existentiels – de toute façon, c’est la même chose, non ?) Mais voilà, depuis quelque temps, j’ai (j’avais ?) perdu ma méthode et c’était comme perdre mon langage.
Début février, je venais de passer quatre jours dans le sud de la France qui s’étaient passés inégalement bien (c’est aussi ça le métier d’écrivaine : les montagnes russes de l’ego), et pendant lesquels j’avais utilisé presque chaque intervalle de temps libre pour terminer la relecture-réécriture de la première moitié de mon roman. J’avais relu dans me petite maison-cabane de pierre avec les lézards et les grosses abeilles charpentières, j’avais relu dans ma chambre d’hôtel en regardant la finale de la Star Academy, j’avais relu pendant les dix heures de train aller et les dix heures retour, j’avais relu relu relu, malgré la fatigue, comme embarquée dans un tunnel, car je m’étais donné pour objectif de faire lire à mon retour ce que j’avais écrit à mon agente.
C’est un roman que j’ai commencé il y a deux ans et demi, j’étais alors en résidence à (feu) la Villa Yourcenar. Pendant un mois, j’ai posé les bases du livre, inventé ses personnages, le contexte, écrit 100 000 signes, et puis j’ai réalisé que ce livre-là, je l’avais en quelque sorte déjà écrit, sous une autre forme, dans une autre histoire, il y a bien longtemps. Je l’avais commencé quelque part vers 2012, et j’en avais terminé une première version en 2017 que j’avais ensuite abandonnée, insatisfaite. C’est le genre de premier roman (qui n’est plus un premier, depuis) dans lequel on veut tout mettre : tout ce qu’on a vécu d’important, tout ce qu’on pense avoir appris, tout ce qu’on peut partager de soi. Il s’est métamorphosé au fil des ans, bien sûr, il parle de la trentaine désormais, il a absorbé les questionnements de ma génération, il parle du désir d’enfant ou non, de la précarité, de la difficulté à mener des carrières artistiques, de couple et d’amitié, mais son coeur est toujours le même.
C’est peut-être pour cette raison précise, pour tout ce qu’il charrie d’intime en moi (bien que ça reste totalement une fiction) que je peine à l’écrire. C’est peut-être parce qu’il tente de faire un pont entre la moi de mes vingt ans et celle de mes trente-huit, de fondre ces deux vies en une, alors que ces deux personnes sont si radicalement différentes, qu’il me reste si difficile à saisir.
Car depuis six mois que je m’y suis remise, je procrastine sans cesse, j’avance à pas de fourmi, je doute énormément, je fabrique des nœuds à l’intérieur de moi.
Malgré ça, j’en était arrivée à 250 000 signes écrits et la seconde moitié du livre éclaircie dans un synopsis, malgré toujours beaucoup de doutes et l’intuition que quelque chose ne fonctionnait pas tout à fait.
C’est ici, pile dans ce creux de vulnérabilité, que j’ai découvert qu’un des principaux fils narratifs de mon roman était le sujet d’un film – ah non en fait de deux films – ah non en fait de plusieurs fictions. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi, mais cette nouvelle m’a paralysée. Je suis soudainement devenue incapable d’écrire, incapable même de réfléchir à tout projet d’écriture. Panne sèche. Je n’avais jamais vécu ça. J’avais déjà été fatiguée, lassée, ennuyée, agacée, mais jamais vide comme ça, jamais aussi angoissée à l’idée de ne plus parvenir à écrire, jamais les jambes littéralement coupées.
C’est presque anecdotique, mais des tas de coïncidents du même genre se sont ensuite empilées sur mon angoisse : un album jeunesse dont il a fallu changer le nom, car le titre choisi était déjà pris, une vieille idée d’album que j’ai trouvée utilisée dans un petit recueil d’histoires dans une librairie de Rennes, un sujet de roman sur lequel je me documentais qui s’est avéré apparemment déjà écrit par quelqu’un d’autre (un mois que je procrastine la vérification de cette information), nouvelle apprise à Rennes aussi.
Alors j’ai fait quelque chose que j’aurais certainement dû faire depuis longtemps : rien.
Je n’ai pas essayé d’écrire, je n’ai pas essayé de réfléchir, j’ai lu des bandes dessinées et des romans, regardé des films français (j’ai beaucoup réfléchi au bourgeois gaze), pleuré beaucoup, j’ai fait des puzzles, j’ai dansé, j’ai parlé à des amixes, j’ai angoissé pas mal, je n’ai pas travaillé hormis la préparation et l’animation des ateliers et rencontres qui étaient prévues (somme toute nombreuses).
C’était la première fois que je n’écrivais pas, non pas parce que je n’avais pas le temps ou parce que je procrastinais, mais parce que je ne pouvais pas. Mon corps (pour lequel j’ai peu d’amour en ce moment) était devenu un corps flottant, un corps incapable d’écrire dans l’immédiat, mais aussi incapable de se projeter écrivant. J’avais l’impression d’être à côté de moi-même, à côté de mon cerveau, sonnée par ce coup de réel. Je me suis aussi désengagée d’une commande d’écriture que j’avais acceptée et j’ai senti, physiquement, un immense soulagement. Je n’avais aucune obligation d’écrire.
Mille questions m’ont traversée ces deux derniers mois, mais tout particulièrement cette angoisse vertigineuse : Qui suis-je si je n’écris pas ? Qui suis-je dans cet interstice étrange entre l’impossibilité d’écrire et l’impossibilité de ne pas écrire ? Qui suis-je si je ne veux pas écrire, mais que je ne veux pas non plus ne pas écrire ? Toute ma vie, tout mon équilibre — psychologique, existentiel, matériel — dépend de ça, de l’écriture, et je suis incapable de me projeter ailleurs. Je n’ai d’ailleurs aucune envie de me projeter ailleurs. Je ne voulais pas cesser d’être écrivaine, mais pendant plusieurs semaines, je ne voyais absolument plus comment faire ce métier. Je me demandais bien ce que j’allais dire aux classes que j’allais rencontrer quand elles me demanderaient mon rythme d’écriture, et puis sur quoi je travaille en ce moment, et si c’est un métier difficile. Mais je ne sais pas très bien mentir, alors j’ai dit la vérité, j’ai dit la fatigue, j’ai dit l’hostilité que je ressentais pour l’écriture en ce moment et j’ai senti qu’ils attrapaient ces mots, qu’ils ne faisaient pas que les traverser.
Avec le recul, cette histoire d’idée déjà utilisée, de peur du plagiat n’est pas si dramatique. Comme me l’ont dit la quasi-totalité des personnes à qui j’en ai parlé, « on s’en fout » et « tout a déjà été écrit de toute façon ». Je crois désormais comprendre que mon corps a réagi si dramatiquement non pas par peur d’être accusée de plagiat, mais parce qu’il a utilisé cet événement de manière très opportuniste pour me faire comprendre quelque chose d’absolument crucial : j’avais perdu le plaisir (et avec lui, comme me l’a dit Roxane, mon agente, j’ai perdu « ma boussole »). J’avais perdu la joie d’imaginer une histoire, d’en tirer les fils, d’avancer en compagnie des personnages, la joie de se laisser happer par un roman parce qu’on a le désir de connaître cette histoire, de savoir où elle va nous emmener, ce qu’on va comprendre de nous.
Depuis des mois, j’avançais sur ce roman non pas guidée par ma joie, mais pour m’en débarrasser, parce que je voulais le terminer, parce que c’est un projet commencé depuis bien trop longtemps, parce que je n’ai rien publié en littérature adulte depuis 2022, parce qu’après ce livre-là, j’ai des projets de romans ados sur lesquels j’aimerais travailler. J’écrivais avec comme moteur non plus le désir d’un texte, mais toutes les angoisses qui peuvent traverser les auteurices : vais-je disparaître si je ne publie pas régulièrement ? vais-je pouvoir encore manger et vivre dans un logement décent si je ne publie pas régulièrement ? Comment font les autres pour écrire autant ? Vais-je avoir le temps d’écrire toutes les idées qui sont à l’intérieur de moi avant de mourir ? Ce livre-ci ne devrait-il pas être fait en priorité ?
Ces derniers temps, j’ai beaucoup parlé ici de combien j’avais intégré la logique capitaliste et productiviste dans ma façon de concevoir mon métier, et si j’avais été un peu plus maligne, ça m’aurait mis la puce à l’oreille, j’aurais pu y voir un signal d’alarme, un indice que quelque chose ne tournait pas rond et qu’il était temps d’aller prendre le pouls à l’intérieur de moi. Seulement, on n’est jamais le meilleur explorateur de soi-même. On a beau faire des théories, on se trouve toujours des excuses, d’excellentes raisons de ne pas mettre en pratique ce qu’on a théorisé avec grandiloquence.
J’ai décidé de laisser ce livre de côté, non pas définitivement, mais jusqu’à ce que je remette la main sur mon envie et puis sur ma boussole, jusqu’à ce que je parvienne à savoir quel livre j’ai envie d’écrire, quelle direction je veux prendre (en résumé : si j’ai envie de faire un livre choral ou suivre principalement un personnage, car pour l’instant, c’est un entre-deux étrange) ? Je ne sais pas combien de temps ça prendra, peut-être quelques semaines, peut-être des mois ou des années, j’en sais rien, et vraiment, pour la première fois j’accepte ça avec une certaine tranquillité. Parce qu’à quoi bon faire ce métier où je me targue d’être si libre si c’est pour me laisser emprisonner par l’angoisse.
Petit à petit, pendant ces deux mois sans écrire, j’ai senti mon corps et mon esprit se déverrouiller. D’abord j’ai découvert la légèreté de ne pas devoir écrire dans chaque moment de creux, de pouvoir flâner sans culpabilité, ne rien faire ou faire tout autre chose sans avoir l’impression de n’avoir pas fait ses devoirs.
Et puis au bout de quelques semaines, subrepticement, j’ai commencé à renouer avec mon imagination et ma capacité de rêverie, je me suis remise à penser à des projets, à ce roman même, à avoir des idées, à vivre avec des désirs d’écriture comme compagnons. J’ai pris des notes, j’ai écrit des pitchs, j’ai rêvé. Pendant deux mois, j’ai rêvé à de petits projets, des choses aux contours très définis, des livres en binôme, des projets qui demandent une énergie plus petite, des trucs moins intimidants aussi, avec moins d’enjeux, des choses qui ne sont pas des livres. Et puis l’écriture est revenue sans que je m’en rende compte, car il était l’heure de relire relire relire les épreuves de mon recueil de poèmes – parti à l’impression il y a quelques jours. J’avais l’impression de ne pas écrire, mais en vérité je recommençais à écrire.
C’est dans les creux de ces semaines de soin, parce que (je l’ai compris ensuite) je m’étais mise en jachère, que quelque chose a poussé, une petite pousse d’envie pour cette activité ingrate et délicieuse qu’est l’écriture.
Ce texte est le premier que j’écris depuis ma panne. Entre-temps, j’ai tenté d’amorcer vraiment beaucoup de choses, envoyé pas mal de bouteilles à la mer, j’attends des réponses, j’attends de voir quelle étincelle va prendre en premier, j’attends de savoir où mon désir d’écriture va rencontrer l’enthousiasme de quelqu’un d’autre, et je profite encore un peu de la vue avant de plonger.






Merci pour ce très beau texte 🫂
Merci de nous partager cette vulnérabilité avec autant de délicatesse. ✨