Pas de bilan pas de résolutions
(Est-il encore plus narcissique de faire un post sur pourquoi on ne fait pas de bilan plutôt que de faire un bilan ? Je ne répondrai qu'en présence de mon avocat.)
Habituellement, j’aime bien profiter de ce journal / newsletter pour faire un petit bilan de mon année. D’abord, j’ai l’impression que je ne me souviens de rien, que je n’ai rien fait, que ma mémoire est un gruyère, et puis je réouvre mon agenda en ligne (agenda partagé familial mis à jour en temps réel : condition absolument indispensable pour organiser nos déplacements à l’un et à l’autre), et je parcours mois par mois ce que j’ai fait, où je suis allée. Puis je fais pareil avec mes publications insta et les photos dans mon téléphone. J’aime plutôt cette traversée (enfin, si l’année n’a pas été trop mauvaise), car c’est de cette façon que je prends vraiment la mesure de ce que j’ai vécu. À la fin de cette rétrospective, je me fais une petite liste de choses que je n’appelle pas des résolutions, car je n’aime pas trop le mot, mais plutôt des envies, des objectifs, des guidelines. C’est un mouvement que j’aime bien – même si dans mon rythme d’écrivaine (très lié au calendrier scolaire), ça aurait plus de sens de le faire début septembre – ça a quelque chose de confortant, rassurant. D’ailleurs, je dresse souvent des micros-bilans informels, ici. Je ne sais pas planifier, mais en revanche j’aime faire le point.
Pourtant, sans trop savoir pourquoi, je constate que je n’ai pas du tout envie de le faire cette année. J’ai lu les rétrospectives des autres avec un intérêt et une distance mêlées, le plaisir de découvrir ces petits récits de vie, teinté d’une pointe de comparaison et de jalousie (mais ça fait toujours ça, non ?) – alors même que je crois que mon année (d’un point de vue personnel) a été plutôt chouette. Peut-être que le fait d’être en plein milieu d’un projet d’écriture ne favorise pas le bilan. Mais je crois aussi qu’il devient difficile de se retourner sur son année sans se retourner sur l’année du monde, sauf que le monde est de moins en moins un endroit sur lequel j’ai envie de me retourner.
J’ai vu passer sur les réseaux sociaux une trend qui consistait à lister ce qu’on n’avait pas réussi cette année, nos échecs, nos frustrations, nos désirs inassouvis, nos stagnations. Je trouvais l’idée intéressante et cohérente avec ce journal où j’essaie autant que possible de raconter la réalité de la création. Alors j’ai commencé à faire la liste de mes échecs, avec les petits ratés professionnels : le roman adulte toujours pas achevé depuis un temps qui commence à me sembler infini, les deux bourses et la résidences auxquelles j’ai été recalée (et la résidence pour laquelle on a envoyé le dossier 7 minutes trop tard), un roman jeunesse qui peine à trouver une maison d’édition, mon manque d’efficacité permanent, le temps passé à procrastiner au lieu d’écrire, procrastiner au lieu de lire, procrastiner au lieu de réfléchir. Puis j’ai poursuivi en listant des choses plus personnelles, sur lesquelles je n’étais pas vraiment parvenue à être la personne que j’aimerais être : mon rapport à mon corps compliqué en ce moment, la comfort food, les amitiés, le militantisme… résultat : ça m’a complètement déprimée. Je suis sortie de cette traversée avec une estime de moi ratatinée et le sentiment que j’étais un personne vraiment médiocre. Alors je l’ai effacée, je me suis demandé pourquoi sérieusement on s’inflige ce genre de trucs, et j’ai décidé qu’il n’y aurait pas de bilan, ni positif ni négatif ni rien du tout, que j’entrerais dans l’année 2026 sans cérémonial intellectuel, sans résolutions culpabilisantes, sans optimisation et sans MarieKondoisation de mon existence. Je glisserai chaotiquement d’une année à l’autre comme à mon habitude, en essayant de me faire confiance, en tentant de faire de mon mieux en tout, en sachant que j’y parviendrai parfois, que j’échouerai au moins aussi souvent, en pestant contre moi-même, en accueillant ma frustration, en sachant que je ne serai sans doute pas une personne davantage efficace, optimisée et productive, mais qu’à un moment bordel il faut accepter qui on est, et cesser d’envier les autres qui ont toujours l’air, sur les réseaux sociaux du moins, de faire mieux et d’exister mieux que soi.
Bon, je ne vais pas faire semblant de ne pas voir : tout ce que je viens d’écrire pour dire que je ne ferai pas de bilan est déjà un bilan, et j’ai bien formulé une résolution, un désir en tout cas : celui de me foutre la paix. On ne se refait pas, j’imagine. Mais c’est justement ce dont je veux parler : arrêter de vouloir s’optimiser. Il me semble que ce serait un début de chemin anticapitaliste et de tentative de cohésion politique, que de cesser de croire qu’on est arrivé quelque part, qu’on a compris quelque chose, qu’on a trouvé une solution, qu’on a accompli un truc, pour considérer avec humilité qu’on est juste en permanence en mouvement. Des êtres qui se composent et se recomposent, qui changent, qui apprennent en permanence (ou bien qui devraient), qui croient en une vérité jusqu’à preuve du contraire. C’est l’histoire la médecine, de la science, l’histoire de l’éducation, de la zoologie et, globalement, de toutes les choses qu’on connaît mal. C’est l’histoire de l’humanité, en fait.
Il se trouve d’ailleurs que c’est le sujet de quelques poèmes de mon prochain recueil, cette histoire de mouvement qui nous constitue tout le temps, et comment il nous permet d’échapper à toutes sortes d’emprises - et pourquoi croyez-vous que les enfants eux-mêmes sont tout le temps en mouvement - mais ça c’est aussi un peu le sujet de mon texte dans « Pour la joie » - bref tout est lié, tout est glissement, tout est mouvement.
Voilà en revanche ce que je peux souhaiter aux artistes-auteurs en 2026 :
Une continuité de revenus pour un peu moins de précarité
Une suppression du nouveau délai de carence de l’Afdas qui va réduire notre accès à la formation professionnel à peau de chagrin
Un budget maintenu pour le Pass Culture en 2026
Que l’Acamédie Française cesse enfin de croire que le masculin est neutre et que la langue est un truc à mettre dans le formol
Moins de hiérarchie et de classisme en littérature (ahah ohoh) et donc plus de considération de la littérature jeunesse / de genre : qu’on réalise que ce sont tout autant des écriture littéraires, techniques et exigeantes



faire la liste des choses "bof" de notre année, ça me semble en effet un puits à déprime assuré.
Je n'aime pas les résolutions non plus.
Cette année, j'ai vu passer la tendance des "bingo", des choses qu'on a envie de faire dans l'année. Pour se faire du bien, se faire plaisir. Et ça me semble déjà nettement plus sympa !
mais de mon point de vue (et je sais que ce n'est pas le but de ton message), j'ai l'impression en effet que tu as déjà fait énormément de choses ces derniers mois (et pas que). Et tu peux en être fière
J’aime tant ce que tu dis sur le mouvement pour échapper à l’emprise. Et donc sur les enfants qui la subissent et qui bougent et dansent et courent pour s’en défaire. Merci Coline 💓