C’est la fin de l’année, les projets se sont terminés les uns après les autres, comme des petites bulles qui ont éclaté et allégé petit à petit mon dos. C’est le temps de la liberté et de la mélancolie mêlées, des restitutions, des remises de prix, des clôtures, des au revoir. J’ai fait mes dernières interventions il y a quelques semaines. On a achevé la résidence “Auteur à l’école” dans l’école (et notamment la classe) de mon fils par une matinée très super, pendant laquelle on a fait parler les objets et les éléments un peu oubliés de la cour de récré (vieille sonnerie rouillée, fissure dans le mur, plaque de la fresque, défibrillateur, poubelles, aimant de la porte…) en leur fabriquant des bulles de dialogue avec de la colle à papier peint, façon collages sauvages. J’ai trouvé ça assez réjouissant. Et j’espère que eux aussi. Une manière de laisser une trace (symbolique, car je pense que la pluie aura rapidement la peau de ces collages) dans l’école avant de partir au collège.
Mon dernier événement de l’année, une lecture dessinée à Arcueil avec Loïc Froissart, a été décalé à juillet pour cause de canicule. C’est rare que j’aie des interventions l’été et, étrangement, je savoure l’idée de ce petit décalage comme un bonbon acidulé. En attendant, malgré la canicule qui m’angoisse intensément (mais je ne suis pas sûre d’avoir grand-chose d’intéressant à y dire ici que ce qu’on peut lire partout : la canicule est politique), j’entre dans mon habituel rythme d’été : beaucoup d’écriture et du temps avec mon fils. Je n’aime pas trop l’été à vrai dire (cf ce post), je n’aime pas la chaleur, ma peau brûle au soleil, je transpire facilement, je n’aime pas vraiment faire du tourisme, je déteste quand tout est à l’arrêt dans le monde et que les injonctions à se reposer et mener une vie sociale intense pleuvent dans tous les sens. Malgré tout, l’été est souvent une période d’écriture assez sereine.
J’ai toujours un peu peur de sentir le manque de solitude me creuser, au début de l’été, mais l’équilibre vie pro - vie perso s’installe plutôt bien depuis quelques années. Et ce n’est pas ça qui me creuse le plus en réalité.
J’ai enfin renoué avec l’écriture après trois bons mois de jachère. J’ai recommencé parce que j’ai eu une chouette opportunité, mais aussi parce que j’ai retrouvé, comme un petit trésor, le plaisir. J’écris un roman jeunesse et une histoire dont vous êtes le héros, et, en ce qui concerne la seconde, la complexité du procédé me détache de la lourdeur de l’écriture. Ce sont deux histoires pour enfants, une aventure et un roman humoristique (et politique) avec des chiens, je me concentre sur l’action, sur les interactions avec les lecteurices, sur l’humour, et ça m’évite de penser à tout ce qui me polluait cet hiver quand j’essayais d’écrire mon roman pour adultes. Je ne pense pas à comment ces livres vont être reçus, à la manière dont je traite les thèmes sociétaux, à est-ce que c’est assez militant et assez inclusif, est-ce que c’est assez adulte, assez intelligent, assez universel et assez queer en même temps. Je cesse enfin de vouloir raconter toutes les expériences, comme si c’était une chose faisable et souhaitable (voilà ce que ces mois de jachère m’ont fait comprendre). On le sait, pourtant, que la meilleure manière de faire un burn-out, c’est de vouloir concilier des objectifs inconciliables. Mais le savoir suffit rarement à s’en prémunir.
En tout cas, en écrivant ces deux histoires, je me sens à ma place, je pense structure, je pense suspens, je pense humour, je pense découverte, je pense comment pense-t-on quand on a dix ans, et, honnêtement, c’est cette pensée qui me sauve de la canicule, de la violence du monde et des déceptions humaines traversées ces derniers temps.
Cette question de place est pourtant encore un endroit absolument non résolu. Peut-être un peu moins qu’avant en ce qui concerne la littérature, car je commence à percevoir une certaine logique dans tout ce que je fais et dans les retours que je reçois (c’est si précieux les retours sur les livres, si vous saviez, on ne sait pas toujours très bien comment y réagir autrement qu’avec des mercis, mais je veux dire ici combien ils font du bien, ces retours, combien ça soigne des petits bouts de soi quand quelqu’un est touché ou accompagné par un de nos livres, combien ça aussi ça répare, ça apaise, ça légitime). Mais trouver ma place dans le monde social, ça, bordel, ça me tricote intensément. Il y a eu plusieurs situations sociales dans lesquelles je me suis sentie intensément mal à l’aise, où qui m’ont mise en colère, des déceptions (les personnes qui soutiennent des choses - comme disons la neuroatypie ou l’écologie - dans les faits, mais pas dans les actes, par exemple), j’ai eu plusieurs fois l’impression de me prendre la violence des relations comme un rouleau compresseur.
Je suis allée rechercher un extrait des journaux de Sylvia Plath auquel je pensais ces derniers temps. Je crois que je n’avais plus ouvert ses journaux depuis la fin de l’écriture de Pourquoi pas la vie, depuis 2021. Cinq ans, c’est dingue. Tout de suite, j’ai retrouvé la familiarité qui m’avait cueillie la toute première fois, j’ai retrouvé l’évidence avec émotion, j’ai relu quelques passages jusqu’à arriver à celui qui m’intéressait. Cet extrait de son journal du 22 janvier 1958, où elle se rend à une réunion de l’université de Northampton aux USA, où elle enseigne alors. En revenant, elle écrit :
Et c’est là-dessus [ndlr : un projet de roman qu’elle juge “minable” et “sans aucune valeur”] que je passe tout mon temps, et que je compte pour me défendre, être le signe de mon génie face à ces gens qui savent, comme par miracle, être ensemble, être au courant, et du même avis. (…) Le salut passe par le travail. Et si mon travail est nul ? J’ai envie de publier précipitamment toute ma vieille camelote. Des mots, des mots pour arrêter le déluge qui s’écoule par le petit trou dans la digue. Que ce soit mon lieu secret. N’ai-je pas été en dehors toute ma vie ? En face d’ennemis bien intentionnés ? Désespérée, intense: pourquoi est-ce que je trouve les groupes impossibles ? Je ne suis même pas certaine de seulement désirer en faire partie? Et est-ce parce que je suis incapable de m’y adapter, langue timide et petit cerveau, que je trompe mes rêves pour en faire de grands romans et des poèmes qui doivent stupéfier le monde ?
Ce passage résonne avec une puissance folle. L’attraction-répulsion pour le groupe, l’écriture comme langage social, l’impression d’incapacité.
J’ai longtemps évacué l’idée d’une potentielle neuroatypie me concernant, parce que je suis fonctionnelle, extrêmement adaptable, que je comprends les codes de communication, le second degré, le langage non-verbal, que mes obsessions sont très raisonnables rapport aux deux humains avec qui je vis, que je ne corresponds pas vraiment aux diagnostics types ni à ce que je vois chez mes proches. Mais ces derniers temps, j’ai beaucoup réfléchi à la question du TSA au féminin et du masking. J’ai commencé à me demander si mon côté Zelig (pardon pour la ref Woodyallenienne un peu moisie) n’était pas précisément un symptôme, si cette habitude n’était pas précisément liée au fait de toujours me sentir à côté de mes pompes dans les relations sociales, si mon mutisme dans les groupes et ma difficulté à me faire des amis et à entretenir des relations profondes et suivies n’était pas un symptôme, j’ai commencé à relire ce que je sais déjà de moi l’hypersensibilité/sensorialité et les saturations régulières qui vont avec, l’introversion, la peur de la foule et du bruit, la facilité à me sentir submergée, tous ces petits gestes que je fais inconsciemment depuis toujours quand je me concentre et qui font rigoler mes proches, le rapport à mon corps, je me suis demandé si tout ça, en fait, n’était pas plus que de simples traits de personnalité.
Je voudrais avoir pour moi l’indulgence et la compréhension que je déploie pour les autres et que je ne ressens pas souvent en retour parce que je n’ai pas l’air d’en avoir besoin. Je commence à réaliser aussi que s’il y a certaines difficultés que je vois chez mon enfant que je comprends très facilement, c’est précisément parce que je les reconnais. Parce que ce sont des choses que j’ai traversées où que je ressens encore : le dégoût pour certains goûts / textures, les difficultés sensorielles, l’anxiété d’anticipation, l’hypersensibilité…
À propos, petit aparté : j’avais pris l’habitude, chaque année, d’écrire un petit texte ou un poème pour l’anniversaire de mon fils, mais cette année, je n’ai pas réussi. Quelque chose m’a trotté en tête pendant plusieurs semaines, autour du fait qu’entre ses dix et ses onze ans, il était devenu une nouvelle personne plus que jamais auparavant, sur la joie que j’avais à le découvrir préadolescent, à cette lisière — sans doute très inconfortable et en même temps si riche à la fois de hauteur de vue et de potentialité — entre l’enfance déjà quittée et l’adolescence par encore intégrée. Mais je n’ai pas réussi parce que la vérité, c’est que tout ce à quoi je pense, c’est que mon enfant hautement neuroatypique (et facilement jugé par des personnes qui ne sont pas bienveillantes) entre au collège en septembre et que je suis morte de trouille. Et toute mon énergie va là-dedans : ne pas lui transmettre ma trouille, épargner sa si belle confiance en lui.
Pour en revenir à mes moutons, j’ai commencé à réfléchir à l’idée d’une démarche diagnostique, j’ai pensé que ça me soulagerait, que je cesserais peut-être de me sentir défaillante en matière de relations humaines, par exemple, de me sentir défaillante face à tous ces discours sur l’importance du groupe d’amixes, de me sentir une mauvaise queer parce que pas assez militante ou pas assez fêtarde, une mauvaise parente parce que pas capable d’avoir plus d’un enfant, une mauvaise amie car pas assez intensément engagée dans l’Amitié.
Il y a peu, j’ai mis des mots, intérieurement, sur le fait qu’entretenir une relation de couple, une relation de parent, et quelques amitiés éparses et relations familiales me demande déjà une grande énergie, empiètent déjà sur mon besoin de solitude. Je ne souffre pas de la solitude, mais bien davantage de l’image qui m’est renvoyée. Cette idée ne me quitte pas : est-on un bon être humain si on n’a pas son groupe d’amixes sûr·es ? Je trouve très enthousiasmants ces discours qui décentrent le couple et la famille, qui redonnent une place de choix aux amitiés, et en particulier les amitiés queers - tout ce qui vient mettre du bordel dans les normes m’enchante - mais, en réalité, je les soutiens autant qu’ils me blessent. Parce qu’ils laissent de côté toutes les personnes comme moi pour qui l’amitié n’est pas une chose simple et évidente (pour qui elle ne l’a plus été depuis le collège, en réalité), et pour qui le groupe est une angoisse plus qu’un lieu de réconfort, un espace marqué par un sentiment d’incapacité ou d’illégitimité.
Je ne sais pas si je peux me permettre cette comparaison, mais on dit souvent que les personnes qui ont été victimes de VSS dans l’enfance ou l’adolescence portent ensuite en elle une fragilité, quelque chose d’abîmé dans la relation à soi qui font d’elles des cibles plus faciles et indeitifiables pour les agresseureuses, pour les manipulateurices, pour les pervers·es narcissiques. Je n’ai pas été victime de VSS, mais force est de constater que, depuis que mes amies de 5e sont devenues mes harceleuses, je n’ai plus su correctement construire des amitiés durables. J’ai d’abord été vers des personnes problématiques plusieurs fois sans le voir, puis j’ai appris à me tenir à distance, à me protéger. Je me suis construit une carapace dont je ne sais plus me défaire aujourd’hui. Et mes rares amitiés ont toutes quelque chose de suffisamment singulier pour avoir réussi à briser cette carapace.
Si je parle ici de tout ça, c’est sans doute parce que j’espère secrètement qu’on me valide. Ou qu’on m’invalide. Parce que je suis à peu près sûre de ne pas être la seule à ressentir tout ça. C’est le propre de ces émotions-là : elle éclosent précisément chez les personnes qui ne parviendront pas à en parler. Parce que j’ai peur d’entamer une démarche diagnostic, parce que je ne me sens évidemment pas légitime, puisque je n’ai pas de problème réel et que j’ai peur qu’on me renvoie ça à la figure, parce que j’ai peur de prendre la place de quelqu’un qui a vraiment des problèmes, peur de réaliser que non, je suis juste un pur produit du patriarcat, peur aussi que si ça s’avère négatif je reste seule avec mon sentiment d’imposture, mon impression de ne pas être une personne assez intéressante, assez disponible, assez chaleureuse, assez généreuse ou assez ce qu’il faut faire pour être une bonne amie.
C’est rare que j’évoque des choses aussi intimes ici, je suis plutôt pudique, j’ai toujours peur de me dévoiler. Il y a quelques semaines, lors de la première rencontre autour de mon recueil de poèmes Danser jusqu’à soi, Alexandre, qui animait la rencontre (et a aussi édité mon précédent recueil) a mis le doigt là-dessus, sur le fait que ce livre lui semblait moins pudique que ce que j’écris habituellement et j’ai trouvé sa remarque extrêmement perspicace. Il a raison : l’impudeur me fait trembler, briser ma carapace me fait si peur. Mais sans doute en ai-je besoin, et sans doute aussi ce recueil de poèmes comme ce texte-ci comme chacun de mes livres sont-ils là pour ça. Une manière de tendre des mains vers les autres, distantes, c’est certain, mais réelles, concrètes, une multitude de bouteilles à la mer que j’envoie dériver avec l’espoir que d’autres en ouvrent le goulot. Pop.
Pas d’agenda aujourd’hui puisque ce sont les vacances de la vie en représentation jusqu’en septembre, mais un petit sondage. Je m’interroge parfois sur la viabilité de cette newsletter, sur l’éventualité de proposer quelque chose dans l’abonnement payant (qu’en toute logique très peu de monde choisit, puisqu’il n’apporte rien de plus que ma reconnaissance éternelle). Je n’aime pas l’idée de restreindre certains des textes aux abonnés payant, déjà par souci démocratique, et parce que je ne veux pas m’imposer une pression / contrainte supplémentaire (rapport à ce que je racontais plus haut sur la facilité à me sentir submergée, surtout quand il faut respecter un engagement). Alors je réfléchis à d’autres pistes, et j’aimerais savoir ce qui vous inciterait à payer pour une newsletter. Celle-ci en l’occurrence.



Je suis passée par le même questionnement vertigineux, avec une configuration de vie très similaire (enfant et conjoint visiblement neuroatypiques et diagnostiqués comme tels), des indices chez moi "à bas bruit" mais bien réels, et ça s'est confirmé. J'avais précisément les mêmes scrupules, la même crainte de prendre la place de personnes plus en souffrance que moi.
Avant de sauter le pas du bilan, j'ai longtemps réfléchi aux raisons qui me poussaient à vouloir savoir. Je crois que ce qui revenait le plus c'est la question de la légitimité, de l'indulgence avec moi-même. En amont, j'ai œuvré à aménager mon quotidien, poser des limites, ne plus culpabiliser de refuser des invitations, embrasser mes bizarreries, accepter que mon système nerveux saturé m'amène parfois à des effondrements. Accepter ma fatigabilité. Je l'ai fait avant le bilan, en n'étant sûre de rien, en essayant de me fier aux faits. J'avais une vie plus douce avec cette hypothèse-là et les aménagements qui en découlaient que sans. Et ça aurait pu me suffire, le bilan au fond est surtout utile lorsqu'on a besoin d'une reconnaissance scolaire, professionnelle, que le niveau de handicap impacte l'autonomie et qu'on sollicite une aide de la MDPH.
Pour le reste, je suis une utopiste - je rêverais d'une société où l'on n'ait pas besoin d'une estampille médicale pour s'autoriser à devier de la norme, dans nos désirs et nos besoins.
Tendresse radicale !
Pardon pour ce pavé qui prend trop de place et qui me paraît décousu et foutraque.
J'ajouterais juste qu'après avoir lu et pris de plein fouet Danser jusqu'à soi, j'ai dévoré Le silence est à nous, et ce fut une vague de soleil. Ça m'a fait un bien que j'ai du mal à mettre en mots. Je procrastine sévèrement de mettre par écrit tout ce que vos écrits, à Martin et toi, sur la question de la facilité, de l'exigence, de l'accessibilité et de l'inclusivité nourrissent, questionnent et réparent en moi.
Simplement - merci. Merci pour l'écho, et merci pour l'exigence.
Tellement de choses qui résonnent dans ce texte. Je fais aussi partie du peuple des introvertis, de ceux pour qui les relations coûtent et qui n'ont pas mis l'amitié au coeur de leur vie. Je ne me dis pas que je suis neuroatypique, je me dis que je suis comme ça, abîmée sans doute par des douleurs d'enfance ou d'adolescence, escargot prudent qui sort rarement ses antennes. Ce n'est pas toujours confortable mais c'est ainsi, et je ne mesure pas bien ce qu'un diagnostic pourrait apporter... 🤔
Merci pour vos mots, et bravo pour l'écriture et d'avoir su mettre à profit cette jachère !